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ESG vs Inflation : Arbitrages impossibles dans la fonction achats

Esg Vs Inflation  Arbitrages Impossibles Dans La Fonction Achats

Depuis 2022, les équipes achats opèrent dans un environnement de double contrainte inédit. D’un côté, le spectre de spirales inflationnistes, semblables à celles observées pendant la pandémie de Covid-19 et dans le sillage de l’invasion de l’Ukraine, rend les chocs de prix aussi familiers pour les années 2020 que les chocs pétroliers l’étaient dans les années 1970, ravivant le réflexe fondamental du procurement : réduire les coûts. De l’autre, l’accélération du cadre réglementaire ESG, portée notamment par la CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive), dont l’application s’échelonne par vagues en Europe, et par la CSDDD (Corporate Sustainability Due Diligence Directive, ou CS3D), adoptée en 2024 avec une mise en application progressive, transforme structurellement les critères de sélection fournisseurs en intégrant des exigences environnementales, sociales et de gouvernance, lesquelles impliquent un coût. Entre ces deux impératifs, les directeurs achats ne choisissent pas : ils arbitrent. Et ces arbitrages, souvent douloureux, méritent d’être regardés en face.

Le green premium : un surcoût réel et documenté

Le premier point de friction est comptable. Choisir un fournisseur en mesure de justifier ses pratiques environnementales, certifications, traçabilité des matières premières, bilan carbone de sa chaîne de production coûte plus cher. Ce surcoût prend plusieurs formes. Il y a d’abord le green premium sur les matières et services eux-mêmes. Les matériaux durables, qu’il s’agisse d’emballages recyclés, de composants issus de filières certifiées ou de logistique bas carbone, impliquent structurellement des coûts de production plus élevés que leurs équivalents conventionnels. Ces coûts reflètent des pratiques agricoles ou industrielles plus exigeantes, des conditions de travail mieux encadrées, et le prix des certifications qui permettent de les prouver.

Il faut également prendre en compte le coût des procédures de diligence raisonnable appliquées aux fournisseurs. La sélection d’un fournisseur conforme aux critères ESG ne se limite plus à un audit ponctuel : elle implique désormais des processus d’évaluation continus, souvent appuyés par des plateformes spécialisées comme EcoVadis ou Sedex, des audits réalisés par des tiers ainsi que des clauses contractuelles renforcées. En pratique, ces démarches génèrent des coûts récurrents liés à la cartographie des risques, à l’évaluation des fournisseurs, aux audits, aux mesures de remédiation et au suivi dans le temps. Le niveau de ces coûts varie fortement selon la taille de l’entreprise, la profondeur de la chaîne d’approvisionnement et le degré de maturité des dispositifs déjà en place, dans un contexte de renforcement des exigences réglementaires.

À cela s’ajoute le coût de la conformité réglementaire proprement dite. La CSRD, applicable depuis 2024 pour les plus grandes entreprises, impose une collecte de données de durabilité sur l’ensemble de la chaîne de valeur, une vérification par un tiers accrédité, et un reporting normé selon les European Sustainability Reporting Standards (ESRS). La Commission européenne a présenté le 26 février 2025 un paquet Omnibus destiné à simplifier les obligations de durabilité. Une première mesure dite “stop-the-clock” a rapidement reporté certaines échéances d’application, tandis que les ajustements de fond sur le périmètre et les obligations ont ensuite suivi leur parcours législatif. Dans sa version simplifiée adoptée en 2026, le périmètre de la CSRD a notamment été resserré autour des entreprises de plus de 1 000 salariés et réalisant plus de 450 millions d’euros de chiffre d’affaires net annuel. Ce recul réglementaire ne supprime pas la contrainte : il la décale. Les entreprises qui avaient anticipé investissent néanmoins, et celles qui attendaient bénéficient d’un répit temporaire mais pas d’une exemption définitive.

L’inflation comme perturbateur de la priorité ESG

Dans ce contexte, la vague inflationniste de 2022-2024 a rendu les arbitrages particulièrement douloureux. Quand les coûts des matières premières, de l’énergie et du transport s’envolent simultanément, les directeurs achats subissent une pression intense pour sécuriser les volumes et contenir les prix, quitte à rogner sur d’autres critères.

Ce phénomène est documenté du côté consommateur final : entre septembre 2021 et mars 2022, la part des consommateurs déclarant avoir acheté un produit durable a reculé dans plus d’une douzaine de pays, le coût étant cité comme principale raison de ce recul. Dans les industries B2B, le même mécanisme joue, mais avec une visibilité plus faible puisque les décisions d’achat ne sont pas captées par des baromètres grand public. Une enquête menée auprès de près de 350 responsables achats dans plus de 40 pays par une grande société internationale de conseil a montré que l’inflation restait la pression dominante sur la fonction, dans un contexte où les exigences de gestion des risques, de résilience et de conformité prennent elles aussi de plus en plus d’importance.

Le mécanisme est le suivant : en période de forte inflation, l’horizon temporel des décideurs se raccourcit. Le total cost of ownership, argument classique en faveur du durable, dont les coûts initiaux plus élevés sont compensés par des économies à long terme, perd de son attrait face à la nécessité d’afficher rapidement des gains sur la ligne achats. Le fournisseur moins cher et moins vertueux l’emporte souvent sur le fournisseur plus onéreux mais conforme.

Les leviers de décision : entre contrainte et stratégie

La réglementation comme plancher non négociable

Face à cette tension, une partie du marché s’est résolue à une logique de conformité minimale : intégrer les critères ESG jusqu’au niveau requis par la loi, ni plus ni moins. Cette approche est compréhensible mais risquée. La CSRD renforce les obligations de publication d’informations de durabilité, tandis que la CSDDD/CS3D impose des obligations de due diligence sur les impacts humains et environnementaux. Ensemble, ces textes réduisent l’écart possible entre engagements affichés et pratiques réelles dans la chaîne de valeur. Les risques réputationnels et juridiques associés à un fournisseur révélé comme non-conforme, sur le travail forcé, les émissions dissimulées, ou la corruption, peuvent dépasser largement le coût d’une conformité proactive.

La CSDDD/CS3D impose aux entreprises entrant dans son champ de mettre en place une démarche de due diligence visant à identifier, prévenir, atténuer et, le cas échéant, réparer les impacts négatifs sur les droits humains et l’environnement. Le régime de responsabilité a été remanié par les textes de simplification, de sorte qu’il est plus prudent de parler aujourd’hui d’un cadre de responsabilité articulé avec les droits nationaux que d’une responsabilité civile uniforme au niveau européen. Dans le cadre simplifié adopté en 2026, le champ principal vise les entreprises de plus de 1 000 salariés et réalisant plus de 450 millions d’euros de chiffre d’affaires net mondial, avec une application progressive.

La maturité ESG comme levier de performance fournisseurs

Une lecture plus stratégique consiste à traiter l’intégration ESG non comme un coût mais comme un indicateur de qualité fournisseur. Les entreprises présentant de bonnes performances ESG ont tendance à afficher une meilleure gestion des risques opérationnels, une plus grande résilience face aux disruptions de chaîne d’approvisionnement, et une exposition moindre aux sanctions réglementaires. En cela, elles constituent des partenaires plus stables à moyen terme.

La progression est visible : en 2021, le principal moteur des programmes d’achats responsables était la réduction des risques et la conformité réglementaire. Les enquêtes récentes sur les achats responsables suggèrent que la durabilité est de moins en moins perçue comme une contrainte périphérique et de plus en plus comme un axe structurant de pilotage fournisseurs. Ce déplacement signale une intériorisation croissante de l’ESG comme outil de pilotage, pas seulement comme contrainte externe.

Le paradoxe de la disposition à payer

Du côté de la demande finale, un paradoxe intéressant persiste. Malgré les pressions inflationnistes, une autre société de conseil internationale a mené une enquête auprès de plus de 20 000 consommateurs dans 31 pays et territoires, qui montre qu’une large majorité des répondants se disent prêts à payer davantage pour des produits durables, avec une prime moyenne déclarée de 9,7 %. La même enquête note toutefois que cette intention ne se traduit pas systématiquement en comportement d’achat réel, sous l’effet des contraintes budgétaires.

Pour les équipes procurement, ce signal est double : il indique qu’un argumentaire commercial peut être construit autour du surcoût ESG auprès des clients finaux, mais il signale aussi que ce surcoût reste structurellement difficile à répercuter dans un contexte d’inflation généralisée, où la sensibilité au prix est exacerbée.

Vers une nouvelle grammaire de l’achat responsable

La sortie du face-à-face ESG vs inflation ne se fera pas par la disparition de l’un des deux impératifs. L’inflation se modère progressivement depuis 2024, mais les coûts structurels restent élevés. Et la réglementation ESG, bien que simplifiée et recentrée par les réformes Omnibus, ne disparaît pas : elle change de rythme, de périmètre et de niveau d’exigence.

Ce qui se dessine, c’est une recomposition des critères d’achat. Le prix reste un critère central, mais il est de plus en plus analysé en termes de coût total et de risque ajusté. Un fournisseur moins cher mais exposé à des risques de non-conformité, de rupture liée à des chocs climatiques, ou de sanction réglementaire devient plus coûteux sur la durée. Cette logique de coût total de conformité commence à s’imposer dans les grilles d’évaluation des acheteurs les plus avancés. Les entreprises qui parviennent à surmonter la tension ESG-inflation ont généralement en commun trois éléments : une intégration précoce des critères ESG dans les appels d’offres (évitant les coûts de rétrofit contractuel), une technologie de scoring fournisseurs qui permet de comparer performance ESG et performance prix sur une même grille, et un engagement de la direction générale qui protège les objectifs durabilité des arbitrages purement financiers à court terme.

L’arbitrage impossible n’est peut-être pas si impossible. Mais il exige une transformation profonde de la fonction achats, de centre de coût à gestionnaire de risques systémiques. Ce changement de posture est en cours. Il n’est pas encore achevé.

Lectures de référence et sources complémentaires :

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