Budget et commandes : une année record pour la DGA
Pour l’exercice 2026, le budget des armées françaises devrait atteindre environ 57,2 milliards d’euros, soit une hausse d’environ 3,3 milliards par rapport à 2025, dans le cadre de la loi de programmation militaire 2024-2030, qui prévoit une augmentation progressive de l’effort de défense afin d’adapter les capacités militaires françaises à un environnement stratégique plus exigeant.
La Direction générale de l’armement (DGA) prévoit par ailleurs d’engager plus de 40 milliards d’euros de commandes militaires en 2026, un niveau historiquement élevé. À titre de comparaison, les commandes d’équipements militaires atteignaient environ 38 milliards d’euros en 2025 et 20,3 milliards en 2023, ce qui illustre l’accélération du rythme d’acquisition et de modernisation des capacités. Cette dynamique s’accompagne également d’une évolution dans la composition des achats. Si les grands programmes structurants, tels que les avions de combat, les frégates ou les sous-marins, demeurent centraux, une part croissante des commandes concerne désormais des équipements directement liés aux exigences de la guerre de haute intensité, notamment munitions, missiles, radars, drones et systèmes de surveillance. L’objectif est de renforcer les stocks, d’accélérer les cadences industrielles et de réduire les délais de production, dans un contexte où les besoins opérationnels évoluent rapidement.
À plus long terme, le ministre des Armées Sébastien Lecornu a évoqué la possibilité que l’effort de défense français puisse, dans un environnement stratégique plus dégradé, se rapprocher d’un niveau de l’ordre de 100 milliards d’euros par an. Un tel niveau représenterait toutefois un quasi-doublement du budget actuel et poserait des défis importants dans un contexte de finances publiques contraintes.
Priorités d’acquisition par domaine
Munitions et missiles
La reconstitution des stocks de munitions constitue l’une des priorités affichées de la planification militaire française. La loi de programmation militaire 2024-2030 prévoit plus de 16 milliards d’euros consacrés aux munitions sur la période, afin de renforcer les stocks et d’accroître les capacités industrielles, après plusieurs années marquées par des niveaux jugés insuffisants pour un engagement de haute intensité.
Plusieurs programmes illustrent cette montée en puissance, notamment les missiles Meteor (air-air longue portée), les munitions guidées AASM pour les frappes air-sol, ainsi que le missile MICA NG, dont les premières livraisons sont attendues à partir de 2026-2027 dans le cadre d’un contrat portant sur 567 unités. La production d’obus d’artillerie de 155 mm fait également l’objet d’un effort accru, dans le contexte du retour des conflits de haute intensité en Europe.
Parallèlement, la France étudie l’évolution de ses capacités de frappe dans la profondeur, notamment à travers des travaux sur les futures générations de missiles de croisière et de systèmes de frappe longue portée. Ces réflexions s’inscrivent dans une tendance plus large observée en Europe visant à renforcer les capacités de dissuasion conventionnelle et la résilience des chaînes industrielles de défense.
Aviation de combat
Le programme Rafale demeure un axe central de la modernisation des forces aériennes françaises. La loi de programmation militaire 2024-2030 prévoit à terme une flotte d’environ 225 Rafale pour l’Armée de l’air et de l’espace, auxquels s’ajoutent les Rafale Marine opérés par la Marine nationale, portant le format global de la flotte française à environ 260 appareils. Afin de compenser les transferts réalisés au profit de partenaires européens, notamment la Grèce et la Croatie, la France a engagé la commande de 42 Rafale supplémentaires, destinés à maintenir le format opérationnel des forces.
Cadre européen : SAFE et EDIP
SAFE – Security Action for Europe
Adopté par le Conseil de l’Union européenne le 27 mai 2025 et entré en vigueur le 29 mai 2025, le mécanisme SAFE constitue le premier pilier du plan ReArm Europe/Readiness 2030, qui vise à mobiliser plus de 800 milliards d’euros de dépenses de défense à l’échelle de l’UE. Il autorise la Commission à emprunter jusqu’à 150 milliards d’euros sur les marchés de capitaux, mis à disposition des États membres sous forme de prêts à long terme à taux compétitifs pour financer des acquisitions d’équipements de défense. Les décaissements doivent intervenir au plus tard fin 2030.
La France figure parmi les principaux bénéficiaires identifiés, avec un montant indicatif d’environ 16,2 milliards d’euros, bien que son plan national d’investissement soit encore en cours d’évaluation par la Commission européenne au début 2026. À titre de comparaison, la Pologne est la première bénéficiaire avec 43 milliards d’euros.
Les équipements financés doivent comporter au minimum 65 % de composants originaires de l’UE, de l’EEE ou de l’Ukraine. Les catégories prioritaires incluent les munitions et missiles, l’artillerie, les drones, la défense aérienne et antimissile intégrée, la cybersécurité et la guerre électronique. En principe, les projets doivent associer au moins deux États membres participants, bien que des achats strictement nationaux soient autorisés à titre dérogatoire pour une période limitée. Le mécanisme est demand-driven : les États membres soumettent leurs plans d’acquisition à la validation de la Commission.
EDIP – European Defence Industry Programme
Adopté par le Parlement européen le 25 novembre 2025 et approuvé par le Conseil le 8 décembre 2025, puis entré en vigueur après sa publication au Journal officiel de l’UE, l’EDIP est doté d’une enveloppe de 1,5 milliard d’euros en subventions pour la période 2025-2027, dont 300 millions réservés à un instrument de soutien à l’Ukraine. Il vise à encourager les achats groupés, à renforcer les chaînes d’approvisionnement et à réduire la fragmentation du marché européen de la défense.
Le règlement introduit notamment les Structures pour les Programmes d’Armement Européens (SEAPs), dotées de la personnalité juridique, ainsi qu’un Catalogue européen des ventes militaires. À noter que les programmes lancés avant l’expiration de l’EDIP pourront continuer à bénéficier d’un financement jusqu’en 2033.
L’EDIP est largement considéré comme un prototype d’instrument plus ambitieux qui pourrait être intégré au prochain cadre financier pluriannuel (2028-2034), dans lequel un renforcement significatif des financements de défense est envisagé.
Lien avec le conflit Israël-Iran
Les tensions accrues entre Israël et l’Iran au début de l’année 2026 constituent un facteur de contexte pour les décisions d’acquisition européennes, sans pour autant modifier l’architecture des programmes en cours. Ceux-ci s’inscrivent en effet dans des trajectoires pluriannuelles, notamment la Loi de programmation militaire française 2024-2030.
Plusieurs observations factuelles :
Confirmation des priorités existantes : Les capacités mises en évidence par les crises récentes, défense aérienne et antimissile intégrée, surveillance spatiale et renseignement ISR, munitions de précision et capacités de frappe à longue portée, correspondent précisément aux domaines déjà identifiés comme prioritaires dans les travaux de l’Agence européenne de défense et dans les instruments européens récents tels que SAFE. Les crises régionales tendent ainsi moins à modifier ces priorités qu’à en renforcer la justification politique.
Pression sur les délais industriels : Les tensions autour du détroit d’Ormuz et les risques de perturbation des flux énergétiques rappellent la vulnérabilité de certaines chaînes d’approvisionnement industrielles. La Direction générale de l’armement (DGA) avait déjà identifié, avant ces tensions, la sécurisation des composants critiques et la réduction des délais de production comme des enjeux structurants pour l’industrie de défense européenne.
Dynamique politique favorable aux budgets : Le contexte sécuritaire international renforce le consensus politique autour de l’augmentation des dépenses militaires observée dans plusieurs États européens, facilitant la mise en œuvre des trajectoires budgétaires nationales et les discussions sur les instruments européens tels que SAFE ou l’EDIP.
Exposition des dépendances technologiques : La démonstration de capacités avancées en matière de frappes de précision, de renseignement ISR et de guerre électronique renforce les arguments en faveur d’investissements européens dans ces domaines. Elle alimente notamment les travaux engagés sur des capacités spatiales d’alerte avancée, dont certains projets franco-allemands de détection satellitaire des tirs de missiles pourraient atteindre une capacité initiale au début des années 2030.
Exportations : un secteur dynamique en lien direct avec les programmes DGA
La France a enregistré environ 18 milliards d’euros de commandes d’armement à l’export en 2024, selon les estimations communiquées par le ministère des Armées. Les exportations reposent sur plusieurs plateformes majeures de l’industrie française de défense, notamment l’avion de combat Rafale, les sous-marins Scorpène et le système d’artillerie Caesar, auxquels s’ajoutent des missiles, des radars et divers systèmes navals. Plusieurs perspectives d’exportation demeurent ouvertes. L’Inde étudie notamment l’acquisition d’un lot de Rafale Marine pour équiper ses porte-avions, tandis que d’autres marchés internationaux continuent de manifester un intérêt pour les plateformes françaises.
Ces exportations jouent un rôle structurant pour l’industrie de défense française. Elles permettent de maintenir les cadences de production, de réduire les coûts unitaires et de soutenir la base industrielle, créant un lien étroit entre la compétitivité internationale des industriels français et le niveau des acquisitions nationales pilotées par la Direction générale de l’armement (DGA).
Lectures de référence et sources complémentaires :
